Appel à contribution : La souffrance psychique au travail : un regard sur les métiers du relationnel
Message du Pr Stéphane Richard
APPEL À CONTRIBUTIONS NO. 144 (2016.2) de la revue INTERVENTION
La souffrance psychique au travail : un regard sur les métiers du relationne
Depuis les années 1980, le modèle d’organisation fordiste du travail et, plus spécifiquement, le taylorisme ont été délaissés au profit de nouvelles normes de production axées sur la compétitivité, l’efficience, l’efficacité, la flexibilité et l’évaluation de la performance (Plihon, 2004). Ces transformations majeures, que certains auteurs n’hésitent pas à qualifier de « révolution managériale » (de Gaulejac, Mercier, 2012), se sont généralisées, tant dans le secteur privé que public, pour devenir un modèle d’organisation du travail mondialisé (Lapaige, 2006). Sous l’influence des politiques néolibérales, on constate que le déclin du fordisme va de pair avec la financiarisation du système économique, les réformes au niveau des protections sociales, la précarisation des conditions de travail, l’effritement des appartenances collectives, ainsi qu’une remise en cause des identités professionnelles (Castel, 1995; Paugam, 2003; Supiot, 2011). L’ensemble de ces transformations a également pour corollaire l’apparition, chez les salariés, d’un nouveau mal-être s’exprimant sous forme de maux et relevant de la souffrance mentale et psychique (Dejours, 1998). En effet, depuis la fin des années 1990, les problèmes de santé mentale tels que la dépression, le burnout, l’anxiété et le trouble d’adaptation affectent un nombre grandissant de travailleurs (OCDE, 2012; Vézina et al., 2011), et cela, peu importe le type d’emploi occupé, la position hiérarchique ou encore le secteur d’activité économique. Or, si l’on se dégage un tant soit peu de la nosographie psychiatrique, ces nouvelles maladies, ou plutôt cette souffrance psychique vécue par les travailleurs, consistent principalement en des « pathologies de la surcharge » (Dejours, 1998), « de la reconnaissance » (Daloz, Balas et Bénony, 2007) ou encore, comme le souligne la clinique du travail (Clot, Lhuilier, 2010), en des pathologies de « l’activité emballée ou empêchée » qui remettent en cause le pouvoir d’agir des travailleurs. En somme apparaissent des souffrances qui mettent à mal le bien-être psychique des travailleurs et à travers desquelles le sens et la valeur du travail, des identités et des statuts professionnels sont profondément ébranlés (Méda, 1995; Sennet, 2000). Les causes de cette souffrance psychique sont multiples et complexes. Or, plusieurs des approches actuelles mettent de moins en moins l’accent sur les vulnérabilités individuelles pour se concentrer davantage sur le contexte organisationnel et social (Vézina, StArnaud, 2011). Ainsi, le monde du travail comporterait et produirait son lot de risques psychosociaux (Niezborala, 2010). Par ailleurs, dans un contexte de transformations de l’organisation du travail qui tend vers une individualisation de la gestion des ressources humaines, la double exigence d’autonomie et de responsabilité à l’égard du travailleur, qui le rend individuellement responsable des résultats ou des échecs de l’entreprise, serait également une cause importante de la souffrance psychique exprimée par les travailleurs (Lallement, 2010). Les professions impliquant une relation d’aide, d’assistance ou de soin, ce que nous nommons ici les métiers du relationnel (travailleurs sociaux, personnels soignants, services de proximité et, d’une façon plus générale, les services au public (Dejours, 2006 : 126)) sont d’ores et déjà affectés par ces transformations. À cet effet, l’instauration d’une nouvelle gestion publique dans le secteur des services sociaux (Bellot, Bresson, Jetté, 2013; Dupuis, Farinas, 2010.) serait corrélée à la précarisation des emplois dans le secteur public et communautaire, à l’intensification du travail, de même qu’à un manque de reconnaissance et d’autonomie décisionnelle des professionnels ou encore à un manque de ressources humaines, matérielles et financières (Richard, 2014). Il est ainsi possible de penser que la managérialisation de l’État, des services publics et des activités professionnelles (Giauque, 2008) présenterait des défis de taille pour les travailleurs sociaux et l’ensemble des métiers du relationnel, notamment celui de devoir s’écarter des pratiques professionnelles jugées de qualité et respectueuses de la dignité des individus et de la profession, au profit de nouveaux contextes d’intervention et d’approches réductionnistes, utilitaristes et légalistes (Fortin, 2003 : 85). Il est également possible de penser que ce contexte général va de pair avec la montée de l’insatisfaction et l’émergence de la souffrance psychique vécue chez ces professionnels (Larivière, 2012; Ravon, 2009). Pour son prochain numéro (144), la revue Intervention souhaite inviter des contributeurs à participer à une réflexion portant sur les causes et les conséquences individuelles, organisationnelles et sociales de la souffrance psychique au travail, ainsi que sur les stratégies déployées par les individus, les organisations et la société pour faire face à ce qui détermine ladite souffrance. Car, en plus de permettre de valider l’impact des déterminants structuro-organisationnels sur la santé psychique des travailleurs, de cerner la souffrance potentiellement vécue chez ceux-ci, et de découvrir des stratégies propres aux travailleurs ou déployées par les organisations qui les emploient, cet appel à contributions permettra, nous l’espérons, de complexifier le regard sur la souffrance au travail; de fournir des pistes de réflexion et de recherches innovatrices; d’identifier sur le plan individuel, professionnel, organisationnel ou social des solutions utiles pour modifier les conditions de travail jugées difficiles. Ainsi, par cet appel à contributions, nous souhaitons fournir un espace discursif ou seraient analysés : 1. les manières du faire-face des professionnels au travail (ex : résistance critique, réappropriation de l’acte clinique ou de l’espace normatif au travail); 2. les stratégies développées par les organisations sociosanitaires et les gestionnaires (ex. : révision de l’encadrement administratif et du climat organisationnel; valorisation de la latitude décisionnelle des professionnels au travail, organisation de la supervision professionnelle par les pairs); 3. les stratégies développées par la société (ex. : encourager la redevabilité des pouvoirs publics; défendre le droit social et du travail; favoriser la délibération citoyenne ou collective sur les enjeux touchant le devenir du système public de santé et de services sociaux; favoriser la participation citoyenne et professionnelle dans les changements politiques, économiques ou juridiques susceptibles d’avoir des conséquences sur la réduction de la souffrance et l’augmentation du bien-être au travail). Ce numéro d’Intervention vise, vous l’avez noté, à ouvrir un espace de réflexion et d’analyse capable d’affermir un champ d’étude et d’intervention en développement et riche en perspectives. En somme, écrire et partager sur un objet complexe comme les atteintes au bien-être psychique au travail, les effets et les façons d’y faire face, c’est ouvrir une porte toute grande aux idées qui peuvent mener à des transformations individuelles, professionnelles, organisationnelles et sociales.
Pour le comité éditorial, Stéphane Richard, T.S., Ph.D., Professeur, École de service social, Université Laurentienne Sarah Boucher-Guèvremont, T.S., M.Sc., Rédactrice en chef, Revue Intervention
Date limite de réception souhaitée pour soumettre un article : le 11 janvier 2016
Pour de plus amples informations relatives à cet appel à contributions, vous pouvez consulter notre site internet à l’adresse suivante : www.revueintervention.org ou communiquer avec : Sarah Boucher-Guèvremont, T.S., Rédactrice en chef Téléphone : 514-731-3925 poste 251 Courriel : sbguevremont@otstcfq.org